« Haïti dans tous ses états » : La diaspora, un acteur incontournable dans l’Haïti de demain (Partie 1)

9 janvier 2019Rezo Nodwes

par Dr Arnousse Beaulière, Economiste, Analyste politique, Ecrivain

Le texte qui suit est un extrait de l’essai Haïti : Changer d’ère (L’Harmattan, 2016, p. 216-220) de Dr Beaulière. Notez bien que, si ce livre a été publié en novembre 2016, son contenu est plus que jamais d’actualité.

Le rôle de la diaspora demain

Paris, mercredi 9 janvier 2019 ((rezonodwes.com))– Le développement des pays du Sud ne peut être envisagé sans l’apport de leur diaspora[1]. Pour les pays en développement (PED), la diaspora se caractérise par une fuite ou un exode des cerveaux. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) parle, quant à elle, d’« exode des compétences »[2].

Composée en grande partie de familles ayant fui le pays au cours des années 1970-1980 sous la dictature[3]des Duvalier père et fils, la diaspora haïtienne présente un panorama assez singulier. L’un des rares documents à l’avoir mis en évidence est celui de l’historien et géographe haïtien Georges Anglade datant de 2005[4]. On y apprend que les « Haïtiens dans le monde » se répartissent entre l’Amérique du Nord, principalement les Etats-Unis avec 2 500 000 personnes, la République Dominicaine voisine et Cuba.

La ville de New York regroupe le plus grand nombre d’ Haïtiens résidant à l’étranger, soit plus de 1 million de personnes. Vient ensuite la Floride, où il y a une forte communauté haïtienne de 750 000 membres, principalement à Miami. La République Dominicaine compte également 750 000 ressortissants sur son sol. Cuba arrive en quatrième position avec 400 000 individus, suivi du Canada avec 252 000 membres – Québec et Montréal comptant, respectivement, 132 000 et 120 000 étrangers haïtiens. Pour le reste, on peut noter 200 000 Haïtiens éparpillés dans les Petites Antilles, et quelques dizaines de milliers d’autres en Europe, en Amérique latine, en Afrique… Soit une diaspora composée d’un peu plus de 4 millions d’individus, comparée à une population de près de 10,5 millions vivant in situ.

Selon la Banque mondiale (BM), 80% des cadres haïtiens vivent dans la diaspora, et la migration nette – la différence entre les entrées et les sorties – était de -175 001 en 2012[5]. La diaspora constitue un puissant vecteur de diffusion de la culture haïtienne. En effet, de nombreuses associations ou communautés haïtiennes organisent, régulièrement, des manifestations socioculturelles dans leurs pays d’accueil[6].

Par ailleurs, le poids de la diaspora dans la vie en Haïti n’est plus à démontrer ; ses transferts de fonds représentent l’une des plus importantes sources de devises. Les envois de fonds des nationaux résidant à l’étranger, en provenance principalement de la République Dominicaine et des Etats-Unis, ont constitué plus d’un cinquième du PIB au cours de ces dernières années[7]. Ces envois ont grossi, entre 1998 et 2011, de 327US$ millions à 1,57US$ milliard. En 2012, soit deux ans après le séisme, le total de ces transferts se chiffrait à 2,29US$ milliards. En 2013, ils ont légèrement décru de 4%, pour s’établir à 2,00US$ milliards. En 2014, ils représentaient plus de 20% du PIB, soit un volume de 1,98US$ milliard. En 2015, ils étaient de 2,19US$ milliards[8].

Ainsi, sur la période 2011-2015, l’aide financière de la diaspora représente un volume largement supérieur à celui de l’aide publique au développement (APD) octroyée dans le cadre de l’aide bilatérale entre Etats, ou de l’aide multilatérale de la part des organisations internationales onusiennes. Elle est également de très loin supérieure aux flux d’investissements directs étrangers (IDE). Il n’est donc pas exagéré de dire que la diaspora contribue à la survie d’un pays sous perfusion. En effet, « plus de 30% des familles haïtiennes reçoivent sur une base mensuelle des transferts privés en provenance de la diaspora.

Pour beaucoup de familles, ces transferts […] constituent la source première de revenu […] »[9]. L’appui de la diaspora se traduit également par la réalisation de projets de développement (éducation, santé, eau potable et assainissement, etc.), particulièrement en zones rurales. A cet égard, il importe de noter que, après l’arrivée de Martelly en 2011, la diaspora participe au financement de l’éducation nationale – PSUGO – via la création d’un fonds[10] annuel de 100US$ millions prélevés par l’Etat à partir de 0,05US$ sur chaque appel téléphonique entrant et de 1,5US$ prélevé sur chaque transfert de fonds. Les pays d’origine de ces fonds sont (en 2011) : Etats-Unis (72,0%), France (7,3%), Canada (7,2%), République dominicaine (2,6%), autres (11,1%)[11].

C’est dans ce contexte qu’on peut comprendre le rôle qui pourrait être celui de la diaspora, dans le cadre de la refondation de la maison Haïti. Dans la perspective du Pacte de gouvernabilité, son indispensable soutien au développement socialement soutenable (DSS) du pays peut se faire dans plusieurs directions :

  • Diversifier son apport au développement économique basé, essentiellement, sur les envois de fonds individuels qui ont peu d’impact à court terme sur les capacités productives de l’économie puisqu’ils sont principalement utilisés pour répondre à des besoins de base (alimentation, soins de santé, éducation) et non à de l’investissement en biens durables – 23% seulement des transferts privés en provenance de la diaspora les concerne. Il convient de prendre en compte quand même le capital envoyé sous forme de biens durables comme un camion (pour le secteur des transports de matériaux de construction) ou un tap-tap (taxi, transport en commun). Par ailleurs, notons que d’autres modèles de transfert sont apparus récemment. On propose, par exemple, de payer, depuis l’étranger, l’achat sur le terrain de produits alimentaires issus de l’agriculture locale, ce qui est de nature à encourager les producteurs locaux et à créer des liens d’échanges entre ces derniers et les consommateurs à la manière des AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) en France ;
  • Mutualiser les moyens pour des actions de développement efficaces, en limitant les entreprises solitaires ou celles de petits groupes à caractère parfois « communautariste » ;
  • Contribuer au renforcement des ressources humaines de qualité, y compris à distance grâce aux opportunités offertes par les TIC, en s’appuyant sur les expériences acquises en matière d’éducation, de formation professionnelle, d’enseignement supérieur et de recherche, ou encore de management à l’étranger ;
  • S’impliquer dans le secteur de la santé pour le rendre plus performant[12] ;
  • Fournir des outils d’aide à la décision aux autorités pour changer en profondeur le système politique, économique et social.

(À suivre)


[1] Sonia Plaza et Dilip Ratha (Eds.), Diaspora for development in Africa, The World Bank, Washington, D.C., 2011.

[2] CNUCED, Rapport 2012 sur les pays moins avancés, UNCTAD/LDC, New York et Genève, 2012.

[3] Dany Laferrière, Le Cri des oiseaux fous, Paris, Le Serpent à Plumes, 2000 ; rééd., Zulma, 2015.

[4] Georges Anglade, « Les Haïtiens dans le monde » [En ligne], Journées Internationales du Congrès Mondial Haïtien à Montréal, 7-9 juillet 2005, http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/anglade_haitiens-monde.html (consulté le 12 janvier 2012). Bien que ces informations datent d’une dizaine d’années, elles constituent encore des données de référence sur les Haïtiens de l’étranger.

[5] http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SM.POP.NETM/countries

[6] Hormis les cadres, il existe au sein de la diaspora, des classes ouvrières courageuses comme celle de Mont Olive en Caroline du Nord, arrivée après le séisme de 2010. Elle est considérée comme « un membre actif du ‘‘11ème département d’Haïti’’ qui contribue, loin des projecteurs à la reconnaissance culturelle du pays et au bon fonctionnement de nombreuses familles sur le territoire haïtien ». Vincent Joos, « Une île haïtienne en Caroline du Nord », Le Nouvelliste, 27 janvier 2014.

[7] BM, Haïti : investir dans l’humain pour combattre la pauvreté, Washington, D.C., Banque mondiale, 2014.

[8] http://www.ihsi.ht/pdf/compte_economique/C_E_2015.pdf

[9] Daniel Daréus, « Situation des transferts de fonds dans la Caraïbe : le cas d’Haïti », Radio Vision 2000, 11 juin 2014.

[10] La création de ce Fonds national pour l’éducation (FNE) destiné à financer le fameux programme PSUGO a suscité une vive controverse entre le pouvoir et l’opposition parce que le gouvernement n’a jamais présenté ce dossier au Parlement pour validation. L’utilisation de ce fonds par le pouvoir Tèt Kale n’était régie par aucun cadre légal. D’ailleurs, dans son rapport sur la situation financière du pays et l’efficacité des finances publiques, la CSCCA a critiqué l’utilisation de ce fonds, la jugeant illégale (Le Nouvelliste, 01 avril 2015).

[11] http://www.brh.net

[12] Voir Schiller Castor, Harry Max Prochette et Wilmina Détournel, « Comment la diaspora impliquée dans l’enseignement en santé peut-elle aider Haïti ? », Haïti Perspectives, vol. 1, n° 3, Décembre 2012, p. 42-45.