Le cent-cinquantenaire de naissance d’Etzer Vilaire, protestant libéral et chantre de l’œcuménisme (II)

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By Rezo Nodwes -25 avril 2022

Haïti/Mémoire (7 avril 1872 – 7 avril 2022)

Par Idson Saint-Fleur

Lundi 25 avril 2022 ((rezonodwes.com))– L’éclectisme littéraire de Vilaire se mue, à un certain moment, en œcuménisme. Le critique littéraire Dieudonné Fardin soutient que ce poète ne s’enferme pas dans un cadre cultuel unique. «Tourmenté par les fins dernières de l’homme et des mystères impénétrables de l’au-delà »(1), il s’ouvre à d’autres cultes. Il est à l’écoute des messages des baptistes, des épiscopaliens, des adventistes, des catholiques, des francs-maçons et des vodouisants.

L’œcuménisme d’Etzer Vilaire

Selon Fardin, Etzer Vilaire verse même dans le spiritisme. Le critique littéraire forge cette opinion à la découverte d’une correspondance entretenue par le littérateur jérémien avec des personnalités du Nord-Ouest d’Haïti dont les sénateurs Alphonse Henriquez, Charles Elizée, le député Necker Lanoix, Me Elie Lescot et le grand prêtre vaudou, Eliezer Cadet. A la lecture de ces lettres, à la fin des années cinquante, Dieudonné Fardin comprend qu’Etzer Vilaire « partageait avec ses amis du Nord-Ouest ses expériences de Spiritiste. Il pouvait, semble-t-il, comme eux interpeller l’esprit des Pères Fondateurs ou autres Grands dignitaires autour de tables tournantes pour connaître les secrets du passé et interroger l’avenir.

(…) Ainsi donc, le poète, le lettré, le chrétien modèle, Etzer Vilaire, comme tous Haïtiens qui cherchent et se recherchent dans l’invisible, pratiquait à la manière de Victor Hugo qu’il vénérait, le spiritisme et le syncrétisme. Multiples croyances fusionnées en un seul homme et qui fait penser à un œcuménisme vicié ».(2) 

Cet œcuménisme connaît d’autres replis. Il est fortement ancré dans les idées du « protestantisme libéral ». Ce courant religieux et théologique s’oppose, entre autres, au dogmatisme, tout en faisant davantage place au « libre examen de la raison et de la libre adhésion du cœur ». Selon Roger Gaillard, ‘’C’est ce « protestantisme libéral » qui permettra désormais à Etzer Vilaire, tout en restant ce qu’il avait été, d’épouser une catholique, de se mêler à l’auditoire des cercles littéraires expressément dévoués à Rome, de rompre surtout avec le rigorisme traditionnel de sa confession, jusqu’à faire gaiement tournoyer dames et cavaliers en jouant, pour eux, au piano, quadrilles et mazurkas ».(3)

Par ailleurs, Roger Gaillard retranscrit deux courriers confirmant qu’Etzer Vilaire est membre de la loge maçonnique « Réunion des Cœurs » de Jérémie. Les deux courriers en question datent du vendredi 28 février 1930. (4)

En ce qui a trait à la présence des chrétiens évangéliques dans les loges, Gaétan Mentor cite une liste de francs-maçons haïtiens notoires, du nombre l’on retrouve des chrétiens évangéliques tels Louis-Joseph Janvier, James Augustin Théodore Holly (évêque de l’Eglise épiscopale), Paul Lochard, Wiler Vital-Herne, Maurice Vilaire, Edmond Laforest, J. Catts Pressoir et allii. (5)

A cette époque, la franc-maçonnerie est considérée une comme union de notables ouverte aux cultes juif, chrétien et musulman. En fait, telle est la position défendue, des décennies auparavant, par Fénelon Duplessis, Grand Maître de l’Ordre de 1877 à 1886. A son avis, la franc-maçonnerie peut bien s’allier à tous ces cultes :

« Ici, nous ne voyons pas dans l’homme que l’homme, et non pas des adeptes de telle ou telle croyance. Les Ministres des cultes religieux ne reçoivent à la sainte table que ceux qui partagent le mystère de leurs rites ; le maçon n’a pas cette exclusion. Il ne voit que des frères dans les membres de la famille humaine et à ce titre tous sont appelés à communier avec lui sur le même autel. A ses yeux, les cultes divers qui se partagent la foule des humains ne sont que les notes infinies de ce grand concert de reconnaissance et de bénédiction que la terre élève au ciel, et dont l’harmonie est d’autant plus vaste, plus majestueuse et plus parfaite que les accords en sont plus palpitants et plus variés. Quel que soit le nom que porte un homme ou la foi qu’il professe ; quelle que soit la nuance dont la nature l’a coloré ou le climat qui l’a vu naître ; est-il le fils de la jeune Amérique, de la vieille Europe, de l’Orient merveilleux, ou de la mystérieuse Afrique dont les destinées sont encore inconnues ; est-il partisan de Luther ; est-il disciple de Mahomet ; est-il apôtre de Rome, pourvu qu’il ait Jéhovah pour Maître et la vertu pour guide, il a droit à nos privilèges et peut prendre place au banquet de la fraternité. (…) : La maçonnerie, peut-être comparée à un vaste festin où tous les hommes sont conviés ; où le riche s’assoit à côté du pauvre, le fort à côté du faible, le Juif à côté du chrétien, avec la seule réserve que tous sont nécessairement obligés en s’associant dans une même pensée de paix et d’union, de confondre leurs vœux et leurs efforts pour le bonheur commun et leurs adorations pour le Grand Maître des Mondes.(…) La maçonnerie, en un mot, unit les hommes entre eux par la paix et la concorde, et les hommes à Dieu par l’amour et la foi. »(6)

Voilà le principe qui prévaut à l’époque, lequel principe ouvre les portes des loges aux chrétiens évangéliques. Mais, de nos jours, ce principe n’est plus « ouvertement en vigueur ». Le syncrétisme vodou/franc-maçonnerie éloigne de plus en plus les chrétiens évangéliques, même si certains se font initier sans que cela soit perçu par le cercle des proches. 

Etzer Vilaire : les yeux au ciel, les pieds sur terre

Etzer Vilaire, au titre de prédicateur évangélique, n’hésite pas à aborder dans ses sermons les problèmes du pays. Il ne les soulève par esprit de critique incontrôlé. Des mots tombés de ses lèvres ressortent des perspectives de solution soumises à l’appréciation de la communauté nationale. Déjà au début de 1907, à l’occasion d’une nouvelle manifestation de luttes sanguinaires et fratricides pour le pouvoir, Etzer Vilaire indique à ses concitoyens les initiatives à porter dans l’intérêt du pays. Dans un sermon titré « Epée de l’Esprit », il conseille à ses coreligionnaires les deux attitudes à adopter face à ceux, Haïtiens et étrangers, qui dépeignent en des termes réjouissants les laideurs nationales. Face aux étrangers et  leurs complices haïtiens, il demande à ses frères et sœurs dans la foi de s’indigner :

« [Mais] devant les méchants discours des irréprochables ennemis de notre nationalité, qui se sont enflés d’orgueil et de richesse en spéculant sur nos faiblesses ; comme aussi devant les audaces des suppôts  de la tyrannie qui veulent terroriser leurs frères, oh ! ne faites pas les indifférents ou les dégoûtés ! N’ayez pas la folie de penser que vous puissiez détacher votre sort du sort du peuple : sa misère est la vôtre ; sa gloire comme son ignominie, est notre patrimoine commun. Quelle sottise et quelle présomption insensée de croire que nous puissions planer, comme une exception, au-dessus des autres, hors de l’atteinte du mal qui leur arrive ou de la fange qu’on nous jette (…)(7)

Dans une autre instruction religieuse dite le 30 décembre 1907, intitulée : « La cité reconstruite », Etzer Vilaire puise dans l’histoire du prophète Néhémie et de ses compagnons juifs qui se sont engagés à fond dans le chantier de reconstruction de Jérusalem, ville de leurs ancêtres. Il met en valeur, dans une très belle éloquence, tout le dévouement, tout le zèle, toute la bravoure de ces Juifs pour interpeler les Haïtiens et les inciter à relever leur pays des ruines :

« Le patriotisme et la religion ont inspiré les plus grandes actions qui soient accomplies. C’est la double source où se trempe la volonté. Des esprits superficiels ne voient pas la relation qui existe entre ces deux sentiments ; cependant ils se touchent et se confondent. Le patriotisme est une sorte de religion ; historiquement, d’ailleurs, c’est la religion qui a donné naissance à cette vertu : chaque cité avait son dieu et son culte particulier ; l’attachement et la protection que tout citoyen de la même ville devait à ce culte commun s’est trouvé être la première manifestation du patriotisme(…)

Un cœur est tristement incomplet qui manque de l’un ou l’autre de ces sentiments. L’homme parfait, le seul qui mérite ce nom, c’est l’homme à la fois religieux et patriote(…) (8)

En considération de l’engagement que Néhémie met dans la reconstruction de Jérusalem, en considération de la résistance multiforme affichée face aux détracteurs, Etzer Vilaire trouve en ce leader juif un admirable modèle qui peut inspirer ses concitoyens :

« Qu’il ressemble peu à ce que nous sommes ! Comme il pensait et s’exprimait autrement que nombre d’Haïtiens insensés, dont c’est la triste manie de dénigrer leur propre peuple, en affectant à son égard le plus superbe mépris ? (…)

Aux railleries de l’étranger par la complicité d’un sourire niaisement moqueur, accompagné de propos acerbes à l’adresse de leurs concitoyens en général. Contempteurs stupides se souillant de sa propre bave !(…) Il est vraiment triste de rappeler qu’on soit forcé de rappeler à des Haïtiens, qui les méconnaissent, les vertus de leur propre peuple(…)

Soyons plus justes envers nous-mêmes. Le mal le plus funeste chez nous, ce n’est pas encore la corruption de nos mœurs politiques, notre défaut de principes et de probité administrative : c’est le mépris  de nous-mêmes et du sentiment patriotique(…)

Il me semble que ce n’est pas beaucoup demander à des Haïtiens que de les exhorter à en finir avec cette coutume haïssable consistant à se ravaler eux-mêmes sans pudeur ni justice. On n’oserait leur demander d’être des Néhémies (sic) ; et pourtant quand le patriotisme sera en honneur et que s’arrêteront le lâche découragement qui nous gagne tous, les ruines ne s’accumuleront plus sous nos pas. Non seulement on ne voudra plus faire de l’opprobre public un thème ordinaire de discours outrageants, le jeu aveugle d’une sotte vanité qui croit s’élever par exception en avilissant ses frères ; non seulement ce suicide à coup de dents et d’ironie cessera d’être pratiqué, mais des milliers des voix s’écrieront très sincèrement : “ Levons-nous et bâtissons ! ” et le peuple fortifiera ses mains pour bien faire. Alors naîtra une nouvelle Haïti. »(9)

[A SUIVRE]

Bibliographie.-

  1. FARDIN, Dieudonné ; L’œcuménisme d’Etzer Vilaire in « Etzer Vilaire, Les dix hommes noirs », Première édition 1901/Les éditions Fardin, s.l., novembre 2001
  2. FARDIN, Dieudonné ; op.cit.
  3. GAILLARD, Roger ; Etzer Vilaire, témoin de nos malheurs, Les Presses nationales d’Haïti, s.e. ; 1972
  4. GAILLARD, Roger ; op.cit.
  5. MENTOR, Gaétan ; Histoire de la franc-maçonnerie en Haïti. Les fils noirs de la veuve, Imprimerie Le Natal, Pétion-Ville, Haïti, 2003
  6. MENTOR, Gaétan ; op. cit.
  7. VILAIRE, Etzer ; Prédications d’un laïque, Tome I, Imprimé au Département d’Entrainement des Laïcs, Frères, Pétion-Ville, s.d.
  8. VILAIRE, Etzer ; op.cit.
  9. VILAIRE, Etzer ; ibid.
  10.  SAINT-FLEUR, Idson ; Le Protestantisme haïtien face à l’oppression. Persécution contre les méthodistes. Occupation américaine. Campagne anti-superstitieuse, Imprimerie Média-Texte, Port-au-Prince, 2018

Petite-Source (Zèb-Ginen), La Gonâve

Idson Saint-Fleur

saintfleuri14@yahoo.fr