By Rezo Nodwes -30 avril 2021
Après chaque libération d’otages, l’Etat français assure qu’aucune rançon n’a été payée. Et après chaque libération d’otages, on apprend que ça n’est pas tout à fait vrai… , écrit le journal français Slate.
Vendredi 30 avril 2021 ((rezonodwes.com))–
En sera t-il de même pour les deux religieux français enlevés en Haïti puis libérés après trois semaines de séquestration ?
Les représentations en Haïti des deux pays membres du Core Group (France et Etats-Unis) semblent avoir joué un rôle déterminant dans cette libération .
Se sont-elles entendues pour aider leur protégé ( Jovenel Moïse) à sortir de ce mauvais pas qui risquait de mettre à mal ses relations avec l’Église catholique ?
Rappelons que quatre religieux, dont deux Français, qui restaient aux mains de leurs ravisseurs en Haïti, ont été libérés, a-t-on appris vendredi par leur institut missionnaire. Le groupe de dix personnes avait été kidnappé le 11 avril près de Port-au-Prince.
L’ensemble des sept religieux catholiques enlevés à Haïti le 11 avril ont été libérés, a annoncé vendredi 30 avril la Société des prêtres de Saint-Jacques à laquelle ils appartiennent.
« Nous avons retrouvé nos confrères, les religieuses et les membres de la famille du Père Jean Anel Joseph en bonne santé », a affirmé l’institut missionnaire dans un communiqué, sans préciser si une rançon avait été versée. Les ravisseurs réclamaient 1 million de dollars de rançon.
« Nos remerciements vont également aux ambassadeurs de France et des États-Unis, pour leur apport diplomatique discret et efficace, ainsi qu’à toutes les autorités politiques et morales du pays ainsi qu’aux gouvernements pour leur indéfectible soutien », a ajouté l’institut.
Aujourd’hui la question qu’on se pose à Port-au-Prince, après cet heureux dénouement est : Y-a-t-il eu versement de rançons au gang » 400 Marozo »?
Si les articles sur les dénouements heureux des prises d’otages de Français à l’étranger et leurs suites rappellent quelque chose, c’est normal. A chaque fois, la même succession en trois temps se met en place, rappelle le journal français.
1-La libération
2-L’affirmation officielle selon laquelle aucune rançon n’a été payée
3-La révélation par un média qu’en fait, une rançon a sans doute été payée
1.Séquence émotion: les otages libérés
Le premier moment est, de manière bien compréhensible, celui de l’annonce et de la joie qu’elle suscite.
«Après plus de trois ans de captivité, Daniel Larribe et les trois autres otages français retenus au Niger sont libres. La fin de mois d’attente et de mobilisation pour sa famille, pour laquelle la joie est évidemment immense. Laurence et Claude Larribe ont arrosé la nouvelle mardi soir à Saint-Céré, dans le Lot.» RTL, le 30 octobre 2013
Lors de l’annonce fin juin 2011 de la libération des journalistes de France 3 Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, détenus en Afghanistan durant 547 jours, c’est «l’explosion de joie». Florence Aubenas, marraine du comité de soutien aux deux journalistes, raconte alors sur le vif:
«Il y a des moments magiques comme ça, on est tous tombés dans les bras les uns des autres, les familles, le comité de soutien, France 3… C’était un moment d’émotion incroyable». L’Express, le 29 juin 2011
Mais en termes de séquence émotion, la palme revient à Jacques Chirac qui, entre les deux tours de la présidentielle de 1988 et en pleine campagne pour son élection, se débrouille pour annoncer la libération des otages du Liban (le journaliste Jean-Paul Kauffmann et les diplomates Marcel Carton et Marcel Fontaine)… en plein meeting politique:
2.Séquence diplomatique. Evidemment, aucune rançon n’a été payée
L’affaire des quatre otages du Niger n’échappe pas à la règle du soupçon. D’autant qu’ils sont salariés d’une entreprise puissante et riche, Areva. Après tout, n’y a-t-il pas des sociétés d’assurance spécialisées dans la couverture des risques «Enlèvement-rançon»?
Les premiers démentis officiels arrivent rapidement, dès le jour de la libération:
«Après l’émotion, vient le temps du recul et, avec lui, celui du doute… C’est le moment pour la République de rappeler qu’elle ne paye jamais de rançon face au terrorisme. […] Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, n’a pas dit autre chose: « Il n’y a eu de paiement d’une rançon. On ne joue pas à cela ».»
«La question intrigue, alors que le retour en France des anciens otages est attendu mercredi matin. « Vous savez la doctrine qui est la nôtre, il n’y a pas de paiement de rançon », a très vite indiqué mardi soir Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères.» BFM, le 30 octobre 2013
A propos de la libération en avril 2013 de la famille Moulin-Fournier détenue au Cameroun par des islamistes, les mêmes principes étaient déjà évoqués par le président.
«François Hollande a exprimé vendredi son « immense soulagement » et son « immense fierté » pour la « bonne nouvelle » que constitue la libération des sept otages français enlevés le 19 février au Cameroun. Le Président français a aussi affirmé « la France a toujours le même principe, pas de versement de rançon », même si des contacts avaient été liés.» RTL, 19 avril 2013
Et, encore avant, lors de la libération des journalistes Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier:
«Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a affirmé mercredi que “la France ne paie pas de rançons”, alors qu’il était interrogé sur les circonstances de la libération de deux journalistes français.» Libération, 29 juin 2011
En 1988 lors de la libération des Français détenus au Liban, la situation de cohabitation entre le président François Mitterrand et le Premier ministre Jacques Chirac ne remet pas en cause la ligne directrice de l’Etat, comme Pierre Bérégovoy l’exprime alors à la télévision: «Je n’ai [donc] aucune raison de penser que des concessions aient été faites», déclare-t-il à propos de l’assurance par Chirac qu’aucune rançon n’a été versée.
3.Séquence révélation. Ah mais en fait, peut-être…
Vient enfin la révélation. Il s’agit rarement de la preuve directe d’une rançon payée directement aux ravisseurs, mais plus souvent d’éléments laissant penser que de l’argent a bien circulé à un moment du processus de libération, qui implique de nombreux interlocuteurs et intermédiaires.
Sur les quatres otages retenus au Niger, les informations impliquant une rançon n’ont pas tardé à être publiées: l’AFP confirmant le 30 octobre son versement:
«L’Agence France Presse confirme les informations du Monde selon lesquelles une rançon de 20 millions d’euros aurait été versée aux preneurs d’otages. « Cette somme a permis de payer les ravisseurs mais aussi les intermédiaires », a expliqué une source proche des négociateurs nigériens.» Le Figaro, 30 octobre 2013.
A vrai dire, le cas est atypique puisqu’avant même la libération des quatre otages, la presse a parlé d’une rançon payée à Aqmi en septembre 2010: selon Vicki J. Huddleston, ancienne ambassadrice américaine au Mali, la France aurait alors payée 17 millions de dollars. Elle le déclarait à i-Télé en février dernier:
«Les rançons, comme toutes les rançons, ont été payées indirectement. Elles ont terminé entre les mains du gouvernement malien et ensuite elles sont retournées, du moins une partie, aux salafistes.»
Dans le cas de la famille Moulin-Fournier, i-Télé évoquera quelques jours après sa libération une somme de 7 millions de dollars (environ 5 millions d’euros), qui aurait pue être versée par la France ou par GDF/Suez, dont le père de la famille Moulin-Fournier était cadre. La libération de 16 islamistes a également été évoquée.
La révélation a été, dans le cas d’Hervé Ghesquière, apportée par l’ex-otage-journaliste lui-même:
«C’est l’une des révélations du livre de l’ex-otage en Afghanistan, Hervé Ghesquière (547 jours chez Albin Michel). Un mois après sa libération, il est reçu à l’Elysée et interroge Nicolas Sarkozy sur la remise d’une rançon. Réponse du président d’alors: « Pour moi, ça n’a jamais été un problème, l’argent, on sait faire. »» Le JDD, 9 septembre 2012
Dans l’affaire de la libération de Pierre Camatte en février 2010, enlevé au Mali en novembre 2009 par Aqmi, les soupçons ont porté sur la libération quasi-simultanée de quatre terroristes. Deux jours avant l’ultimatum lancé par Aqmi qui menaçait de tuer le Français, le Mali libérait les membres de l’organisation.
L’hebdomadaire Jeune Afrique écrivait alors que «visiblement obtenue sous la pression de Paris, la décision de Bamako risque de compliquer encore la coordination des pays de la région contre la nébuleuse terroriste».
Dans les affaires concernant les journalistes Florence Aubenas, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, le Times affirme en 2006 que la France aurait payé en tout 25 millions de dollars (18 millions d’euros) pour leur libération.
Retour à la séquence 2 puisque Jean-François Copé, alors porte-parole du gouvernement, réaffirmait à la suite de ces révélations qu’il n’y avait pas eu de rançon:
«Le porte-parole du gouvernement et ministre délégué au Budget, Jean-François Copé a réaffirmé dimanche 12 juin qu’ »aucune rançon n’a été versée » pour obtenir la libération de Florence Aubenas. « Il n’y a absolument aucune demande d’argent » et « aucune rançon n’a été versée », a-t-il dit lors du « Grand rendez-vous » sur Europe-1.» Le Nouvel Obs, 14 juin 2006
L’affaire de la rançon des otages du Liban va quant à elle rebondir des années durant, jusqu’aux révélations de l’Est républicain en 2002: selon une note de la DST, une rançon aurait bien été payée, et Jean-Charles Marchiani et Charles Pasqua seront soupçonnés d’avoir profité de rétrocommissions.
Dans le cas récent des 2 religieux francais enlevés, séquestrés puis libérés par le gang » 400 Marozo », la France jouera t-elle également la valse à trois temps ?
Rappelons que en 2014 la France a été déclarée championne du paiement des rançons à al-Qaida. Les enlèvements d’otages ont rapporté au moins 125 millions de dollars aux groupes terroristes affiliés à al-Qaida depuis 2008. La France en a payé près de la moitié, selon une enquête du New York Times.
En effet depuis 2008, Paris a versé 58,1 millions de dollars pour libérer ses ressortissants retenus par al-Qaida au Maghreb islamique.
Le commerce des otages est une activité lucrative. Les rançons ont rapporté près de 125 millions de dollars à al-Qaida et ses groupes affiliés depuis 2008, selon une longue enquête du New York Times.
Selon le journal, la France est le principal payeur de rançons. Elle le fait directement ou par des intermédiaires comme Areva ou certains pays du Golfe.
Paris a versé 58,1 millions de dollars depuis 2008 pour libérer ses ressortissants retenus par al-Qaida au Maghreb islamique. Mais le chiffre pourrait être plus élevé, dans la mesure où le quotidien américain mentionne également une rançon de 9,5 millions de dollars pour libérer trois ressortissant français, sans avoir établi qui l’avait payé. Arrive ensuite la Suisse avec 12,4 millions de dollars et l’Espagne avec 10,1 millions de dollars.
Le Qatar et Oman ont également payé des rançons à al-Qaida dans la péninsule arabique. Entre 2012 et 2013, ils ont versé 20,4 millions de dollars pour libérer deux Finlandais, un Australien et un Suisse. Ces deux pays du Golfe sont souvent utilisés comme intermédiaires par les occidentaux.
Une rançon peut atteindre 10 millions de dollars
Cette manne financière est progressivement devenue l’une des principales ressources des organisations terroristes. «Prendre des otages est une ressource que je décrirais comme un commerce lucratif et un précieux trésor», a écrit Nasser al-Wuhayshi, le chef d’al-Qaida dans le péninsule arabique. Des documents internes cités par le New York Times montrent que le commandement central d’al-Qaida, installé au Pakistan, supervisait déjà, il y a cinq ans, les négociations pour les rançons d’otages capturés dans des coins reculés d’Afrique. Les trois principaux groupes affiliés à l’organisation terroriste – al-Qaida au Maghreb islamique, al-Qaida dans la péninsule arabique et les Shébabs en Somalie – ont développé un protocole commun pour les enlèvements et le processus de négociation. Ils vont jusqu’à sous-traiter les prises d’otages à des groupes criminels qui toucheront une commission de 10% sur la rançon. Une forme d’intéressement au résultat…
Le commerce de la prise d’otage est florissant: en 2003, la première rançon jamais versée s’élevait à 200.000 dollars par otage. Aujourd’hui, elles peuvent atteindre les 10 millions de dollars. Le second du commandement central d’al-Qaida a récemment estimé que ces versements représentent désormais la moitié des revenus opérationnels de l’organisation.
« Les Européens payent les rançons, puis nient l’avoir fait. Cela rend nos ressortissants vulnérables. », a déclaré Vicki Huddleston, ancienne diplomate américaine au Mali.
Seuls quelques pays ont toujours refusé catégoriquement de payer des rançons. Les États-Unis et la Grande-Bretagne sont les fers de lance de cette doctrine qui peut coûter cher en vie humaine. Le seul espoir de l’otage reste alors l’intervention de forces spéciales, ou l’évasion. Sinon, ils peuvent être détenus indéfiniment, quand ils ne sont pas exécutés. En 2002, le reporter du Wall Street Journal Daniel Pearl sera décapité par Khalid Shaikh Mohammed, considéré comme l’un des architectes des attaques du 11-Septembre, neuf jours après sa capture au Pakistan.
Mais cette stratégie semble porter ses fruits sur le long terme. Sur les 53 otages enlevés par al-Qaida, qui ont été recensés ces cinq dernières années, il n’y avait que trois Américains.
En revanche, un tiers d’entre eux étaient français, les ressortissants de nations comme l’Autriche, la Suisse ou l’Espagne représentaient 20% des personnes enlevées. «Les Européens auraient beaucoup de choses à dire sur le sujet», estime Vicki Huddleston, ancienne diplomate américaine au Mali. «C’est une politique à double-face. Ils payent des rançons, puis nient les avoir payées. Le danger, ce n’est pas seulement de renforcer les groupes terroristes, c’est aussi de rendre nos ressortissants vulnérables.»
Mais la plupart des pays européens confrontés à ce dilemme ont choisi la moins pire des solutions: payer la rançon, plutôt que de voir son otage exécuté publiquement.
Source :
https://www.google.com/amp/s/www.slate.fr/france/79482/otages-rancons%3famp




