Développement Endogène Intégré, Base de la Résilience Haïtienne

By Rezo Nodwes -7 juillet 2020

Par  M Emmanuel MONTASSE, Spécialiste du Développement

Mardi 7 juillet 2020 ((rezonodwes.com))– Longtemps déjà, les tenants de l’école indigéniste haïtienne prônent la confiance en soi sous le couvert du syntagme « Soyons nous-mêmes ». C’était justement pour vous rappeler qu’aucun pays ne va procéder au développement du vôtre qui est Haïti à votre place. Quand on établit des relations diplomatiques avec les autres pays, l’élément moteur qui les transpire devrait être l’intérêt des deux (2) côtés et leur amitié est placée toujours au second plan. Pour pouvoir tirer l’épingle du jeu, les représentants de ces pays doivent doter d’un certain savoir et peut-être même d’un certain savoir-faire pouvant identifier les besoins de leur communauté selon leur mission préétablie afin d’y combler le vide, si le cas y échet.

Aujourd’hui plus que jamais, nous pensons qu’en dépit de la mondialisation, le développement endogène intégré constitue la base de la résilience haïtienne. Approchons cette thématique revient d’abord, à conceptualiser certains vocables y relatifs et ensuite, avancer certains arguments à l’appui.

Partons des concepts comme

Développement

Le développement, c’est l’ensemble des étapes liées à la recherche de l’innovation. Alors que le développement économique et social fait référence à l’ensemble des mutations positives (techniques, démographiques, sociales, sanitaires, …etc.) que peut connaître une zone géographique. Ce développement ne doit pas être confondu avec la croissance économique. En ce sens, il est question d’une amélioration qualitative et durable d’une économie et de son fonctionnement.

Endogène

Endogène, ce qui est produit par la structure elle-même en-dehors de tout apport extérieur, par opposition à exogène.

Développement Endogène

De l’avis de [1]Jean Friedmann, le développement endogène, c’est l’inscription territoriale des besoins fondamentaux. Il est en relation avec les besoins de la population, axé sur la valorisation des ressources locales et prend le contrôle local de la vie économique. Ce développement a  trois (3) caractères essentiels à savoir : territorial,  communautaire et démocratique.

De plus, le développement endogène est une stratégie qui s’articule autour de l’actualisation ou de la mise en valeur de ce que l’on a, de ce que l’on est et de ce que l’on veut devenir.

Développement Endogène intégré

Le développement endogène intégré débouche sur le contrôle de la vie économique et fait sa promotion à concurrence du développement global, unissant dans la même logique les aspects sociaux, culturels, techniques, agricoles et industriels. Il permet aussi bien à l’individu qu’à la collectivité de retrouver sa personnalité, sa dignité, sa confiance en ses propres ressources et le développement du sens de la responsabilité et de la créativité.

Résilience

La résilience, c’est la capacité d’un écosystème de répondre à une perturbation quelle qu’elle soit. En guise d’illustration, nous avons dans notre histoire, le mouvement des cacos, des piquets, …etc.

Comme nous venons de constater, le développement est tridimensionnel : culturel, social et économique. Ces dimensions ont besoin d’un environnement pour pouvoir être appliqué, lequel est pluriel. Du fait qu’il est simultanément social, culturel, économique, juridique, technique, politique, …etc. Tout cela doit faire l’objet d’un plan préalablement bien défini et bien conçu  par une équipe pluridisciplinaire pour pouvoir bien identifier les potentialités des différents départements géographiques du pays. Ainsi, ce qui nous manque, on peut le chercher ailleurs via nos formes de coopération sans mettre en péril notre production locale. On doit la protéger en vue d’encourager ou stimuler aussi bien les producteurs que les artisans locaux.

Dimension Culturelle

La culture et les valeurs qui sous-tendent constituent un bouclier d’importance qui permet à une communauté d’organiser sa résistance face à différentes formes  d’agression. Autrement dit, la culture est le ressort qui aide une collectivité à s’accommoder de certaines situations difficiles. Elle est la toile de fond qui tisse notre personnalité collective. Encore, la culture est l’ensemble des structures sociales, les manifestations religieuses, artistiques et intellectuelles,  servant à identifier une communauté et une nation par rapport à une autre.

Savez-vous que la culture est dynamique et doit pouvoir d’une part, éclairer nos choix de politiques de développement et d’autre part, accompagner notre insertion à la modernité en marche ? Toujours concernant la dimension culturelle, on peut mentionner nos :

–          plages soit six cents (600) kilomètres environ ;
–          grottes et sites historiques ;
–          mets et danses régionaux ;
–          musiques à succès et rétrospectives ;
–          films, blagues et théâtres
–          jeux de société et sports ;
–          promotions du tourisme interne et externe ;
–          promotions de l’art dans toute sa dimension : peinture, sculpture et écrits.

Si éduquer, c’est développer toutes les ressources vitales d’une personne ou d’une nation, le développement des ressources humaines doit apparaître dans un plan de développement social. L’éducation doit considérer toute personne comme étant un capital humain à part et entier. Pour cela, la déperdition scolaire ou estudiantine doit être longtemps inférieure à la moyenne du succès des élèves et / ou des étudiants. L’éducation doit tenir compte  des besoins effectifs du pays et des potentialités de l’élève ou de l’étudiant afin d’obtenir une école ou université pour la vie. L’école devra veiller à l’intégration du formé au processus du développement national, laquelle intégration implique une liaison organique ou une relation fonctionnelle au profit d’une productivité accrue dans le respect absolu des nouvelles normes sociopolitiques définies. Tout passe par l’éducation comme étant l’unique et la vraie clé. De ce fait, nous avons deux (2) leviers fondamentaux : l’éducation et la production.

Dimension Sociale

Comme fait ou phénomène social, nous avons en Haïti deux (2) langues officielles, à savoir : le créole et le français. On se demande pourquoi les plaidoiries dans les tribunaux se font uniquement en français. Alors que plus de 90% des haïtiens s’expriment en créole. Et qui pis est, l’Académie de langue créole, la faculté de linguistique appliquée [une unité de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH)] et la fédération des bâtonniers de la république fonctionnent encore sur le terrain. Il revient aux juges et avocats de se conformer et non pas à la population justiciable de prendre la forme du vase.

Le pouvoir judiciaire doit bénéficier du même statut que les pouvoirs exécutif et législatif comme a si bien mentionné Montesquieu dans son ouvrage intitulé : L’Esprit des Lois. Ainsi, son indépendance repose-t-on sur son autonomie financière et administrative. Ce pouvoir doit élaborer son propre budget de fonctionnement et d’investissement. Instituer le pouvoir judiciaire et légitimer le système judiciaire comme instance de normalisation des conduites et de résolution de conflits entre individus, entre eux et la société seraient un atout.

L’Haïtien doit être placé au cœur des priorités de développement dont la prévention et l’intégration sociale constituent les objectifs majeurs au profit d’une justice sociale authentique.  De ce fait, l’inclusion des vrais producteurs dans les secteurs formels de production et d’échanges s’avère nécessaire et il est à noter que toute solidarité sociale doit être pensée en termes de réparation et de prévention. Il faut la création d’une structure d’accueil pour l’intégration des couches défavorisées. Ainsi, élude-t-on certaine déviance et délinquance constatée dans notre société.

De 1949 à ce jour, la sécurité sociale au sein des secteurs privé et public a beaucoup évolué. Mais il reste encore des choses à corriger en termes d’efficacité et d’efficience. L’assurance vieillesse devrait être découlée d’une législation qui prend en compte l’inflation et autres difficultés d’ordre social affectant les retraités. Parlant de cohésion sociale, notre système sanitaire doit être approprié à notre milieu culturel parce qu’il doit prendre en compte simultanément aussi bien les facteurs culturels que les facteurs sociaux. Mettons en place la médicalisation sociale et prônons la préservation des ressources collectives pour une prise en charge de l’environnement physique et humain. Les conditions de vie doivent constituer un paramètre dominant dans l’état de santé de notre population. Pour ce faire, au corps médical de se doter d’un code de déontologie, d’organiser des formations continues et de posséder d’un certain savoir en droit de santé.

Les logements sociaux, le transport en commun et le secteur agricole sont autant de secteurs qui devraient être réorganisés.

L’habitat doit répondre à certain confort pour le bénéficiaire moyennant sa participation selon une certaine modalité.

La modernisation du transport en commun doit être intensifiée pour pouvoir rendre à l’aise l’occupant, toute chose égale par ailleurs, avec une certaine restriction.

Et pour le secteur agricole, on doit considérer l’agriculteur comme étant un investisseur averti moyennant ce dernier doit être encadré soit par des techniciens en la matière soit par l’observation intéressée des fermes écoles appropriées. En agissant de la sorte, on garantira et de fait on garantit un état de bien-être physique, mental et social chez le citoyen haïtien.

En fin de compte, les écoles socioprofessionnelles doivent être plus équipées afin que les cadres intermédiaires soient disponibles au besoin sur le marché pour  pouvoir dépanner la société.

Dimension Economique

En économie, les situations de monopole et le phénomène de libéralisation économique sans réserve posent problème au marché voire au pays. Comme vous savez très bien que l’Etat vit des taxes et impôts. Du même coup, il lui revient de mieux répartir la richesse nationale. Pour pouvoir accomplir une telle mission, l’Etat doit renforcer les taxes là où il le faut, élargir l’assiette fiscale et en partir à la quête d’autres. Si nous prenons en guise d’exemple, les entreprises commerciales à l’intérieur desquelles loge une représentation consulaire. A notre avis, de ce côté il y a lieu d’opérer une décantation entre le bureau de la mission et l’entreprise commerciale qui devrait être assujettie au paiement d’impôts et taxes. Pas de confusion là-dessus, un inventaire de ces lieux s’avère d’importance. Les franchises doivent être limitées à ceux qui y ont droit. Dans tout cela, le ministère des affaires étrangères  peut apporter son éclairage à cette perception en s’appuyant sur la convention de vienne les concernant.

En matière économique, les résultats satisfaisants dépendent de la manière d’agencer les ressources en présence au regard des objectifs macroéconomiques préalablement définis. De plus, on ne doit pas confondre croissance économique et développement ; laquelle croissance est un passage obligé vers le développement. Pour qu’il y ait développement, il faut d’abord croissance économique suivie d’un certain bien-être de la collectivité. Puisque les Petites et Moyennes Entreprises (PME) sont plus résilientes que les grandes entreprises, il y a lieu pour l’Etat de jeter son dévolu sur les PME de production surtout et les stimuler à s’instaurer. Dans cette même lignée, l’Etat doit se débrouiller pour percevoir des taxes fiscalisées au niveau de la frontière, des ports et aéroports.

Même si Bob Marley affirme que la politique et l’église constituent une tautologie, mais en ce qui nous concerne la politique en plus d’être une science est aussi un plan obéissant à des principes. C’est la raison pour laquelle on parle de politique économique, politique culturelle et de politique sociale pour ne citer que celle-là. Dès qu’on planifie les voies et moyens permettant de trouver les ressources économiques et financières pour pouvoir investir et fonctionner, on sera en mesure de bien identifier les besoins et de refuser tout ce qui n’y entre pas dans cette hiérarchie.

Développement endogène ne veut pas dire pour autant qu’on peut évoluer en autarcie. C’est tout le contraire, il nous permet de constate non seulement ce que l’on a mais aussi ce que l’on n’a pas. C’est ce dernier qu’on va chercher ailleurs en connaissance de cause via notre système de coopération nord-sud et, ou sud-sud. D’une manière générale, développement quel qu’il soit sollicite une participation collective qui est une forme de solidarité de la société civile élargie (des sections communales aux organisations urbaines) comme on procède aujourd’hui pour la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19) sans étiquette politique. On doit se servir à bon escient des conséquences de cette Covid-19 pour cesser d’être un marché où nombreux pays viennent déversés sans contrainte leurs produits. Donc, on doit définitivement se réveiller pour valoriser ce que l’on a et booster davantage la production nationale en vue de mieux  protéger les citoyens haïtiens.

Le mariage du développement endogène et de celui exogène est plus qu’une nécessité. Il nous permet de savoir l’existant et ce que l’on a besoin. Pour ce faire, il faut un plan à toute initiative en vue d’établir quoi faire, comment faire et quand faire. A rappeler, aucun plan n’est figé. Il reste et demeure un outil de travail.


[1] Webster Pierre et al., in Livre Ouvert sur le Développement Endogène d’Haïti, 1999.